14 mai 2010
Dans la hâte d'interdire
Nantes s’est hissée à la une, rubrique faits-divers – pardon « faits de société » - à deux reprises ces dernières semaines. La première fois pour une histoire de contravention contestée que la subtilité de notre ministre de l’intérieur a transformé en débat national sur la polygamie. La seconde, toute récente, après la mort accidentelle d’un adolescent qui revenait de l’apéro géant, place Royale. Notre député-maire a déclaré qu’il fallait juguler le phénomène des apéros géants. Par curiosité j’étais allé voir ce qu’était cette chose. Des lycéens par milliers, tassés comme des sardines place Royale et hurlant de joie. La vacarme m’a tellement abruti que j’ai songé avec sympathie qu’on pourrait bien délocaliser la place Royale à Notre Dame des Landes. Je n’avais pas vu une ambiance aussi joyeuse à Nantes, même pour Royal de Luxe. Un truc pour rien, juste pour le plaisir de mettre des corps derrière les pseudos de Facebook, de crier sa jeunesse un bon coup avant de sauter dans la vie adulte, son chômage et son Europe endettée. De retour du pub, une heure plus tard, j’ai à nouveau fendu la mêlée. L’atmosphère s’était un peu durcie, la faute au verre cassé par terre, aux écroulés qui ont eu les yeux plus gros que la panse. Mais toujours pas de violence et surtout beaucoup moins d’agressivité qu’à la sortie de certaines boites. Et puis un gamin s’est tué. Mon cerveau a réagi en père. J’ai repensé au discours d’un sociologue que j’avais entendu un an plus tôt, dans une conférence, en marge du Printemps de Bourges. Il parlait du phénomène du binge drinking, des rassemblements de jeunes dans les centres-villes, avec l’alcool. Il élaborait une théorie séduisante sur la disparition des rites initiatiques, comment la société ne tolérait plus le débordement, les coups de folie populaires, mais ne proposait rien en retour, n’offrait plus de lignes de fuite à l’imagination, ni cérémonie crédible, ni lieu pour la catharsis. Le plus sérieusement du monde, j’ai abordé le sujet avec mon fils (16 ans et pratiquant assidu de Facebook). Il a été indulgent avec moi. Il a souri et m’a répondu que l’idée consistait juste à organiser un événement exceptionnel. Par quelques coups de tam-tam sur Internet, créer une foule. La magie. Boire, au fond, est un prétexte, un agent coagulant les individus, avec, bien sûr toujours ses vertus euphorisantes capables de transformer un acnéique timide en superhéros. Alors interdire quoi ? Comment ? Arroser la foule avec des rampes d’incendies, balancer des lacrymogènes ? Ne faudrait-il pas aussi interdire la voiture les nuits du samedi au dimanche, compte tenu du nombre de jeunes qui se sont tués après la discothèque ? L’émotion appartient d’abord aux proches du jeune homme qui s’est tué. La parole politique se hâte trop d’interdire, ces temps-ci.
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